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Ma nuit avec Otto

 

Tout commence comme un banal reportage sur la faune sauvage du Costa Rica, 12 jours planifiés tout autour du pays pour photographier les animaux et paysages remarquables de ce territoire. On signale un ouragan au Nord-Est du pays mais nous ne nous rendrons pas dans la région avant la fin de notre voyage.

Après notre arrivée à San-José nous prenons la route de Bijagua dans la région du volcan Tenorio, j'ai réservé un Lodge sur les hauteurs de la petite ville, au cœur de la nature. Nous suivons les informations avec intérêt, il semble que l'ouragan Otto, de catégorie 2, se déplace vers le Nord en direction du Nicaragua, nous continuons donc notre route et prenons nos quartiers dans un des chalets de Cataratas Bijagua, le temps n'est pas au beau fixe mais nous profitons de la pluie de fin de journée pour photographier les colibris et autres oiseaux perchés sur leur branches.

Le décalage et la fatigue aidant, nous nous couchons tôt, mais la pluie a doublé d’intensité. Le propriétaire des lieux nous annonce 4 à 5 heures de pluie, inutile de s’inquiéter. 17h30 il fait presque nuit noire, la pluie s'intensifie encore j'ai l'impression qu'un jet d’eau est restée allumée sur le toit en taule du chalet. Les fossés se remplissent et commencent à déborder par endroit, un peu d’eau s’amoncèle devant la porte. Nous décidons de nous coucher pour récupérer de la journée et du décalage horaire. 18h30 l'eau s'accumule devant la cabane, le vent s'en mêle et un bruit impressionnant émerge de la rivière située à 25 mètres de notre chalet. La pluie s'intensifie encore et encore et le bruit de la rivière avec, comme si nous étions pris dans le rouleau d'une énorme vague, les murs de la cabane commencent à vibrer, on entend des arbres tomber. A ce moment de la nuit, on ne veut pas y croire, ce n'est pas possible, ça ne peut pas être autre chose que de la pluie. 19h le frère du propriétaire du Lodge frappe à la porte il hurle en espagnol et nous demande de venir nous réfugier dans la zone commune, lorsqu'il ouvre la porte l'eau et la boue envahissent le chalet, nous avons à peine le temps de mettre les chaussures, le chalet est inondé. Nous prenons nos affaires et courrons sous la pluie, en quelques mètres nous sommes trempés. Nous suivons Irwin dans la nuit noire suivis par le bruit assourdissant de la rivière, des arbres qui craquent et nous arrivons à la salle de restauration. C’est ici que nous attendrons que la tempête passe. Irwin hurle dans son téléphone pour obtenir des nouvelles de ses frères plus bas dans la vallée, il est à peine audible car sa voix est couverte par le fracas des arbres et le vacarme de la rivière, nous entendons des rochers dévaler, d’autres arbres se casser et plus les minutes avance plus un bras de rivière se rapproche de l’endroit où nous sommes. Chaque fois que nous l’éclairons à la frontale il a progressé de quelques centimètres. L’eau passe à une vitesse folle et nous commençons à envisager le pire. Les éclairs illuminent le ciel, à peine visible sous les trombes d’eau, pris par la fatigue je finis par m'endormir sur ma chaise. 22h la pluie s'est calmée. Nous sommes accompagnés vers un autre chalet, un peu plus à l'abri, où nous arrivons à dormir quelques heures.

Au petit matin je prends mon appareil photo pour aller observer l'étendue des dégâts. La vision est apocalyptique, la rivière est sortie de son lit, elle est arrivée à 3 mètres du chalet où nous dormions avant qu’Irwin vienne nous chercher. D'énormes rochers de plusieurs tonnes ont été poussés par les eaux, des arbres de plus de 30 mètres de haut ont été arrachés à la terre et broyés comme du papier mâché, la rivière est encore en crue et des quantités d'eau incroyables dévalent la pente à une vitesse impressionnante. On peut entendre les rochers passer, puis des arbres, des branches, de la boue, la zone est dévastée et la piste n’est guère mieux. Nous sommes coincés. Il nous faut descendre à pied jusqu’au village. Le propriétaire nous a rejoint, nous apprenons alors que l’ouragan a changé de direction dans la nuit et est passé juste au-dessus de nous, on nous dit qu’il est passé en catégorie 3 et son centre a touché la ville d’Upala une vingtaine de kilomètres plus au Nord. Il y a 3 zones très touchés, dont celle de Bijagua où nous nous trouvons.

Sur le chemin, des rochers sont posés sur la piste qui, dans un virage, s’est effondrée, laissant un trou de plus de 8 mètres. Nous passons devant des maisons complètement inondées, remplies d’eau et de boue, des voitures ont été déplacées, des maisons partagées. Les habitants remercient Dieu de les avoir protégé, un homme joue avec ses filles, le sourire aux lèvres « ce n’est que matériel », les gens commencent à déblayer les devantures des maisons mais plus bas, après avoir traversé la rivière, c'est une vision d'horreur qui m’attend, sur notre route des rubans de police ont été tendus autour d’une maison en englobant le morceau de route noyé de boue. Dans ce qui était un jardin, des policiers extirpent le corps d’un enfant ensevelit sous près d’un mètre de boue et de morceaux de bois. Sa mère et lui ont été emportés par la coulée de boue sur un kilomètre depuis le haut de la colline. Leur maison a été coupée en deux. Ma gorge se noue.

On nous fait signe d'avancer pour aller nous réfugier au cœur du village avec le strict minimum. Nous arrivons à l'église mais on nous indique qu'il n'y a pas d'endroit pour dormir. Après de longues discussions, Warner le patron du Lodge décide de nous ramener à pied au lodge qui est située un peu plus haut dans la montagne et finalement plus à l'abri. Retour à la case départ. Chacun essaie de faire de son mieux mais on sent les gens dépassés par les évènements.

Revenus là-haut, Carla, l’épouse du propriétaire nous prépare un repas mais à peine avons-nous terminé l'assiette que Warner arrive à moto tout essoufflé et nous demande de prendre nos affaires rapidement et de partir en courant car les autorités annoncent l'arrivée d'une avalanche de boue. La montagne s’est gorgée d’eau et les terrains glissent çà et là dans la montagne, en entraînant tout sur leur passage. Nous repartons une nouvelle fois, mais en courant, sac à dos sur le dos et la peur au ventre. Arrivés en bas, près du passage de la rivière, des hommes nous font de grands signes, ils hurlent dans notre direction et nous demandent d'accélérer, des familles nous précèdent, des sacs poubelles remplis d’affaires à la main. Une corde est tendue pour nous aider à traverser la rivière. Je traverse en courant, appareil photo à la main. La précédente coulée de boue ne nous facilite pas le passage et nous nous enfonçons jusqu'aux genoux, l'ambiance est affreuse, tout le monde crie, hurle, il nous faut nous dépêcher. J’en croise certains qui se précipitent en courant pour alléger les bras de personnes effectuant la traversée. Dans la précipitation, une femme s’est enfoncé dans la boue quasiment jusqu’à la taille, deux Ticos viennent pour la secourir. Des hommes répètent « La cabeza, la cabeza » pour qualifier l’avant de la coulée. Je ne me retourne pas et cours aussi vite que je peux pour rattraper les autres plus loin devant moi. Nous arrivons de l'autre côté et rapidement nous sommes embarqués dans un pick-up, le conducteur nous dirige deux villages plus loin, dans un centre d’accueil pour sinistrés.

Sur la route nous observons l'étendue des dégâts, les coulées énormes, les maisons emportées, les voitures broyées. On compte 6 morts sur la commune de Bijagua. Arrivés à la halle du village, on nous offre à boire et à manger. Finalement, après une heure d'attente, Warner vient nous récupérer, il nous explique que des avions ont survolé la zone et qu’il n’y a plus de risques de glissements de terrains. Mais nous serons plus en sécurité dans la maison de son père, au cœur de Bijagua car cette partie du village n'a pas été touché et est très éloignée de la rivière. Les parents de Warner, Manuel, âgé de 84 ans, et Irene, âgée de 82 ans, parents de 11 enfants nous offrent le gîte et le couvert, ils nous accueillent à bras ouverts. Toute la famille est là, on nous propose de nous doucher, on nous installe des matelas, nous passerons la nuit ici. Le lendemain matin à l’aide d’un tractopelle, la famille de Warner arrive à dégager le passage pour que nous puissions récupérer les véhicules. Des équipes de secours et la police recherchent toujours le corps d'une petite fille qui ne sera retrouvée qu’en fin de journée soit 2 jours après la catastrophe. 3 jours après la catastrophe, un nouveau corps est retrouvé, ce qui porte le bilan à 7 morts. Il faudra des mois avant un retour à la normale.

Mais déjà, en moins d’une journée, les équipes d’électriciens ont rétabli le courant, le réseau téléphonique et tout le monde aide avec ses moyens. Des centaines de véhicules arrivent les coffres chargés de vivres et de matériaux de première nécessité. Des gens amènent des quads, chargés de tronçonneuses et de vivres pour rejoindre les zones difficiles d’accès. Sur les visages des Ticos, pas de pleurs, pas de peur mais des sourires, des embrassades. Encore une fois les gens remercient Dieu de les avoir sauvés. Il y aura bien encore quelques fausses alertes pour d’hypothétiques coulées de boue mais la fébrilité et la nervosité en sont à l’origine.

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